Discours Épictète: le désir et la liberté

Discours Épictète: le désir et la liberté

Voici un extrait du livre Entretien livre 4, chapitre 1er de la liberté.


Qu’est-ce donc qui fait de l’homme un être sans entraves et maître de lui? Ce n’est pas la richesse, ce n’est pas le consulat, ce n’est pas le gouvernement d’une province; ce n’est pas même la royauté. Il nous faut trouver autre chose. Or, qu’est-ce qui fait que, lorsque nous écrivons, il n’y a pour nous ni empêchements ni obstacles? — La science de l’écriture. — Et quand nous jouons de la harpe? —La science de la harpe. — Donc, quand il s’agira de vivre, ce sera la science de la vie.

Mais ceci n’est qu’une exposition générale ; vois les choses dans le détail. Quand on désire quelque chose qui dépend d’un autre, peut-on être à l’abri de tout empêchement? — Non. — De tout obstacle? — Non. —On ne peut donc pas non plus alors être libre. Vois plutôt. N’avons-nous rien qui dépende de nous seuls? Ou tout ce que nous avons en dépend-il? Ou bien encore est-il des choses qui dépendent de nous, tandis que les autres dépendent du dehors? — Que veux-tu dire? — Quand tu veux que ton corps soit au complet, dépend-il de toi qu’il le soit ou non? — Cela ne dépend pas de moi. — Et quand tu veux qu’il soit en bonne santé? — Non plus. — Quand tu veux qu’il soit beau? — Non plus. — Quand tu veux qu’il vive ou qu’il meure? —Non plus. — Ton corps relève donc d’autrui; il est dans la dépendance de quiconque est plus fort. —Oui. — Dépend-il de toi d’avoir un champ à ta volonté, aussi étendu que tu le voudras, et de la qualité que tu voudras? — Non. — Et des esclaves? — Non. — Et des vêtements? — Non. — Et une maison? — Non. — Et des chevaux? — Rien de tout cela. — Et si tu veux voir vivre toujours tes enfants, ou ta femme, ou ton frère, ou tes amis, cela dépend-il de toi? — Pas davantage.

N’as-tu donc rien dont tu sois le maître, qui ne dépende que de toi, et que nul ne puisse t’enlever? Ou bien as-tu quelque chose qui soit dans ces conditions? — Je n’en sais rien. — Regarde donc de la façon que voici, et examine la chose. Peut-on te forcer à croire ce qui est faux? Non. Sur le terrain de la croyance, il n’y a donc pour toi ni entraves ni contrainte. — Accepté. — Marchons donc. Quelqu’un peut-il te forcer à vouloir ce que tu as résolu de ne pas faire? — On le peut, car, en me menaçant de la mort ou de la prison, on me force à vouloir. — Mais, si tu méprisais la mort ou la prison, t’inquiéterais-tu encore de ces menaces? — Non. — Est-il ou non en ton pouvoir de mépriser la mort? — En mon pouvoir. — Vouloir est donc aussi en ton pouvoir? Ou ne serait-ce pas vrai? — Oui, c’est en mon pouvoir. — Et ne pas vouloir, au pouvoir de qui est-ce? — Au mien encore. Mais pourtant, si, quand je veux me promener, cet homme m’arrête? —Que peut-il? Arrêter ta faculté de vouloir? —Non, mais mon corps. — Oui, comme une pierre. — Soit; mais il n’en est pas moins vrai que je ne me promènerai pas. — Et qui t’a dit que te promener était en ton pouvoir sans empêchement possible? Il n’y a qu’une chose que j’aie dit être affranchie de toute contrainte : la volonté ; mais dès que tu as besoin de ton corps et de son ministère, il y a longtemps que je t’ai dit que rien là n’était en ton pouvoir. — Soit encore pour ceci. — Maintenant peut-on te forcer à désirer ce dont tu ne veux pas? — Non. — A projeter ou à entreprendre quelque chose ; en un mot, à user de telle ou telle façon des objets que tes sens te présentent? — Pas davantage; mais, si je désire, on m’empêchera d’arriver à ce que je désire. — Si tu désires quelqu’une des choses qui sont bien tiennes, sans empêchement possible, comment t’en empêchera-t-on? — On ne le pourra pas. — Qui donc t’a dit que, si tu désirais quelqu’une des choses qui ne sont pas tiennes, tu ne rencontrerais jamais d’obstacles?

— Ne dois-je donc point désirer la santé? — Non ; pas plus que tout ce qui n’est pas tien. Car tout ce qu’il n’est pas en ton pouvoir de te procurer ou de conserver dès que tu le veux, tout cela n’est pas vraiment tien. Eloigne de tout cela non seulement tes mains, mais tes désirs bien plutôt encore ! Sinon, tu te mets toi-même dans les fers, tu présentes ta tête au joug, quand tu accordes du prix à ce qui n’est pas complètement à toi, quand tu t’attaches à quoi que ce soit qui dépend dé la fortune et doit périr. — Ma main n’est-elle donc pas mienne? Elle est une de tes parties; boue de sa nature, elle peut être arrêtée et contrainte, et elle est en la puissance de quiconque est plus fort. Mais que vais-je te parler de ta main? Ton corps tout entier doit n’être à tes yeux qu’un ânon qui porte tes fardeaux, pendant le temps où il lui est possible de le faire, pendant le temps où cela lui est donné. Survient-il une réquisition, un soldat met-il la main sur lui, laisse-le aller, ne résiste pas, ne murmure pas. Sinon, tu recevras des coups, et tu n’en perdras pas moins ton ânon. Or, si c’est là ce que tu dois être vis-à-vis de ton corps, vois ce qu’il te reste à être vis-à-vis de toutes les choses qu’on n’acquiert qu’à cause de son corps. Si ton corps est un ânon, tout le reste n’est que brides, bâts, fers pour les pieds, orge et foin à l’usage de l’ânon. Laisse donc tout cela, et défais-t’en plus vite et plus gaiement que de ton ânon même.

Ainsi préparé et exercé à distinguer les choses qui ne sont pas tiennes de celles qui le sont, et celles qui peuvent être entravées de celles qui ne le peuvent être, à te croire intéressé dans les secondes, et nullement dans les premières, à veiller ici sur tes désirs, et là sur tes craintes, qui peux-tu redouter encore? Personne. Car pourquoi redouterais-tu quelqu’un? Pour les choses qui sont bien à toi, et qui sont les seules où se trouvent réellement le bien et le mal? Mais qui a pouvoir sur elles? Qui peut te les enlever? Qui peut les empêcher en toi? On ne le peut pour toi non plus que pour Dieu. Craindrais-tu pour ta personne et pour ta bourse? Pour des choses qui ne sont pas à toi? Pour des choses qui ne t’intéressent en rien?

Eh! à quoi t’es-tu exercé depuis le premier jour? si ce n’est à distinguer ce qui est tien et ce qui n’est pas tien, ce qui dépend de toi et ce qui n’en dépend pas, ce qu’on peut entraver et ce qu’on ne peut pas entraver? Dans quel but as-tu été trouver les philosophes? Serait-ce donc pour n’être ni moins infortuné ni moins malheureux?

Voilà comment tu seras sans terreurs et sans trouble. Le chagrin, en effet, existera-t-il alors pour toi? Non, car on ne s’afflige de voir arriver que les choses qu’on a redoutées quand on les attendait. Convoiteras-tu encore quoi que ce soit? Tu désireras d’une manière calme et régulière tout ce qui relève de ton libre arbitre, tout ce qui est honnête et sous ta main ; quant aux choses qui ne relèvent pas de ton libre arbitre, tu n’en désireras aucune assez pour qu’il y ait place en toi à des ardeurs de bête brute et à des impatiences sans mesure.

Lorsque l’on est dans cette disposition d’esprit à l’égard des objets, quel homme peut-on redouter encore? Comment, en effet, un homme peut-il être redoutable pour un autre homme, soit qu’il se trouve devant lui, soit qu’il lui parle, soit même qu’il vive avec lui? Il ne peut pas plus l’être qu’un cheval pour un cheval, un chien pour un chien, une abeille pour une abeille. Ce que chacun redoute, ce sont les choses; et c’est quand quelqu’un peut nous les donner ou nous les enlever, qu’il devient redoutable à son tour.

Source

Autres articles qui pourraient vous intéresser:

Pensez y ! Laissez moi vos critiques, remarques et suggestion dans la rubrique commentaire.
Enrichissez les connaissances de vos amis, de vos proches et même de vos ennemis en partageant cet article sur Facebook et Twitter ou sur d’autres plateformes sociales. Quand vous passez la solution vous recevez la solution !

banniere sous texte

Mots clefs:

  • Discours Épictète
  • Discours: Épictète sur le désir et la liberté
  • Discours Épictète extrait
  • Discours Épictète livre 4
VN:F [1.9.22_1171]
Votre avis sur cet article
Rating: 2.5/5 (8 votes cast)
Discours Épictète: le désir et la liberté, 2.5 out of 5 based on 8 ratings

Add a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *